CRIOLO

 

LE BRESIL DES INVISIBLES

Kleber Gomes, aka Criolo, rappeur de la banlieue sud de São Paulo, suspend son flow incisif pour produire Espiral De Ilusão, un album mordant inspiré du samba social des favelas. Close-up sur un Brésil invisible.

Par FRANCISCO CRUZ

Votre album fait contrepoint au macabre assassinat de Marielle Franco, l’activiste des favelas de Rio de Janeiro, criblée de balles vraisemblablement policières. À présent, la dictature financière utilise les mêmes méthodes que jadis la dictature militaire, pour éliminer ses opposants ?

C’est désespérant, mais c’est un fait. Cette violence, je l’ai vécue de près. Ma mère est une femme forte qui a consacré sa vie à la défense de l’art et de la culture à travers l’éducation, dans la Zona Sud de São Paulo. Pour défendre le droit à l’éducation, elle a été menacée de mort, comme beaucoup d’autres personnes qui luttent pour des idées socialement positives. Au Brésil, il y a toujours des enlèvements et des assassinats, ils sont quantifiables. Mais il y a aussi un nombre incalculable de menaces et d’intimidations. L’ensemble génère un climat de terreur qui paralyse et anesthésie la plus grande partie de la population. C’est désespérant ! C’est à peine si une petite partie de la bourgeoisie se rend compte de l’énorme souffrance du prolétariat brésilien. Or, il y a des gens qui n’ont pratiquement rien, à part leur vie, mais qui la consacre à aider les autres. Cela n’a rien à voir avec leur compte en banque, mais tout à voir avec la dignité humaine. Dans ce monde dirigé par la finance, des gens luttent pour produire des petits changements qui peuvent devenir grandes transformations. Ces gens dérangent et on les élimine.

Après la fin des dictatures militaires en Amérique latine, il y a eu une période de grand espoir dans tous ces pays. Lula a incarné cette espérance au Brésil. Mais depuis quelque temps, le pouvoir financier jadis allié des dictateurs a repris la direction des pays. Le passé du président Temer et de ses ministres est sombre sinon sinistre. Pourtant, c’est Lula qui part en prison…

De plus en plus de gens prennent conscience de la manipulation de certains dirigeants pour se réapproprier le pouvoir politique. Il existe d’autres formes, plus intelligentes, pour entretenir une dictature, pour que rien ne change dans un système économique modelé au bénéfice des groupes financiers. Mais l’espérance renait quand les gens découvrent l’histoire de ceux qui ont consacrée leur vie pour le bien commun.

Comment les artistes brésiliens vivent cette situation ?

Indignés… pour la plupart ; d’autres demeurent indifférents. Ce n’est pas une question d’argent, mais de sensibilité individuelle. Les mafieux au pouvoir utilisent les médias, les réseaux sociaux, et un langage très populaire, pour disqualifier les personnes assassinées. C’est grave.

Après vingt ans d’expérience rap, vous avez créé la surprise en choisissant la forme musicale la plus traditionnelle du Brésil, le samba, pour ce nouvel album… Pourquoi ?

J’avais ce désir de faire un disque de samba depuis longtemps, mais c’était un grand défi. L’an dernier, j’ai vécu des moments intimes très durs, qui m’ont beaucoup changé. J’ai été très malade. J’ai commencé à travailler ces morceaux jour après jour, à dose homéopathique, et peu à peu, je me suis senti de mieux en mieux. Ce disque a agi comme une thérapie.

CRIOLO

Espiral De Ilusão

(OLOKO/STERNS/PIAS)